Réseau de pédagogies radicales

Aaron (6e), Macron et les Gitans

Started by Gauthier in Réseau de pédagogies radicales 3 months ago

Salut,

Voici un petit retour sur une situation de pédagogie critique en ce moment dans une classe de 6e. 


Contexte

La semaine dernière, sur un temps de discussions libres sur l'actualité (type 'Quoi de Neuf dans le monde ?") avec une 6e, Aaron nous dit "Macron nous a insulté!"

- C'est qui "Nous" ?

- Je suis Gitan de Russie et Macron nous a insultés !

- Est-ce que tu peux développer pour tes camarades qui ne savent peut-être pas de quoi tu parles ?

- Le boxeur a écrit une lettre et Macron a dit que c'était pas lui qui l'avait écrite parce que les Gitans ne savent pas écrire

- Euh... on va vérifier par internet et rectifier un peu le contexte (je montre les propos de Macron par rapport à une déclaration orale de Christophe Dettinger : "il a été briefé par un avocat d’extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un gitan. Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan").

- Qu'est-ce que tu ressens en lisant ça ?

- Ca se fait pas, c'est raciste, un président ça doit rassurer, là, il ne rassure pas, il nous insulte, ça se fait pas.

Démarche pédagogique

En étudiant les enquêtes sociologiques sur le chômage menées par Freinet, je me suis fait une petite démarche très simple que j'applique quand survient une situation de discrimination dans la classe.

1) Qui se sent également concerné par cette situation de discrimination ? (= le problème est-il individuel ou plus collectif ?)

2) Comment faire pour que les autres se sentent concernées ? (= comment faire des alliés ?)

3) Quelles sont les causes de cette discrimination ?

4) Comment faire pour lutter contre ces causes ?


Mise en pratique de la démarche

1er point : Je demande si d'autres élèves se sentent directement insultés par les propos de Macron. Personne d'autres, Aaron est le seul élève d'origine gitane de la classe.

2e point : Je demande aux élèves ce qu'ils/elles savent à propos des Gitans, ce qu'on l'entend ou que l'on voit à la télé : "agressif", "énervé", "caravane", "poubelle", "pauvre", "riche car trafiquent", "Russie", "Espagne", "Italie", "Gitans", "Rroms". Je vais remarquer les contradictions sur les origines, sur le niveau de vie, etc. Les élèves concluent qu'ils/elles ne connaissent pas vraiment ce peuple. Aaron est d'accord et très volontaire pour apporter des précisions. Je propose que les élèves intéressés posent des questions dont ils voudraient obtenir la réponse, Aaron répondra ensuite sous la forme d'un exposé après les vacances. Voici les questions des élèves : 1) Quelle est l’origine des gitans ? 2) Quelles sont les coutumes (plats traditionnels, vêtements, chansons, sport) ? 3) Quelles langues parlent-ils ? Quels alphabets utilisent-ils ? 4) Quels métiers exercent-ils ? 5) Quelles religions pratiquent-ils ? 6) Aujourd’hui, dans quels pays habitent-ils ? Dans quelles villes y a-t-il le plus de Gitans ? 7) Quels sont les Gitans célèbrent ? 8) Quelles sont les différences entre les Gitans, les Rroms, les Tziganes ? 9) Dans quel type de maison habitent-ils ? 10) Y a-t-il des écoles pour les Gitans ? 11) Sont-ils sédentaires ou nomades ? J'ai voulu stoppé les questions à un moment en disant que ça demanderait trop de travail à Aaron, mais Aaron a dit "non monsieur, personne ne me pose jamais ces questions, je veux répondre à tout". L'idée est que les élèves et moi connaissent mieux les cultures gitanes et se sentent plus proches de leur camarade insulté.

Voilà où j'en suis aujourd'hui. Entre temps, Aaron m'a dit que sa maman voulait faire un gâteau russe à partager après les vacances !


Perspectives

Pendant les vacances, je vais m'occuper du 3e point de la "démarche" à savoir les causes des discriminations contre les Gitans, je vais voir si je peux contacter une association... Ensuite, je demanderai aux élèves ce que l'on peut faire contre les discriminations ou l'insulte de Macron... Je ne m'entends pas très bien avec l'équipe pédagogique de cette classe, c'est dommage, car on aurait pu trouver un écho en art, en littérature, etc.

Voilà, la suite à la rentrée !

N'hésitez pas si vous avez des remarques ou des pistes !


Salut,


expérience très intéressante. On voit bien le mouvement de ce que j'ai compris des pédagogies critiques/radicales:

-la parole qui a émergé d'une situation créée par le prof

-la discussion, les échanges à partir de là, impliquant toute la classe

-le projet individuel à destination de la classe

-les perspectives d'empowerment et de regard au-delà de la classe.

Côté idée, j'ai fait lire à mes 6ème, en début d'année, le roman "Dans les yeux d'Angel" de Cécile Roumiguière qui met en scène la difficile intégration d'un élève gitan en cours d'année. Les élèves ont rigolé la 1ère fois qu'on a croisé le mot "gitan", j'ai volontairement laissé faire car la suite les a frappées et leur réaction a été toute autre : pas normal, pas juste de le rejeter juste pour ça... Même maintenant, "Angel" est un point de référence pour les élèves.

Tu peux tenter! ;-)

3 months ago

Salut,

c'est une très riche expérience qui mériterait d'être diffusée (en attendant peut-être ses prolongements après les vacances) en tout cas merci pour ce passage que je trouve très utile :


1) Qui se sent également concerné par cette situation de discrimination ? (= le problème est-il individuel ou plus collectif ?)

2) Comment faire pour que les autres se sentent concernées ? (= comment faire des alliés ?)

3) Quelles sont les causes de cette discrimination ?

4) Comment faire pour lutter contre ces causes ?

c'est en ce sens là, je pense, qu'on peut aborder les PC d'un point de vue de praticien.ne (ça prolonge nos précédents messages sur les pratiques)

Greg

3 months ago

Bonsoir,

tout d'abord merci pour vos partages qui sont une mine d'or. Car j'anime parfois des ateliers sur les pédagogies anti-oppressives ou radicales/critiques avec comme toile de fond la pédagogie des oppriméEs de Paulo Freire. Je suis moi-même enseignante en élémentaire et je me forme en pratiquant ces types de pédagogies, chose pas aisée.

Ce que j'ai pu constater au fur et à mesure des échanges et des pratiques, c'est la difficile mission de l'enseignantE à permettre aux oppriméEs (pour reprendre les termes de P.Freire) de prendre conscience des oppressions par et pour eux/elles-mêmes, sans émettre la moindre opinion ou suspicion d'avis. Ne même pas être dans la validation ou dans l'invalidation, tout en étant activement présentE et en accompagnant la recherche et la construction de l'empowerment des oppriméEs. Cela permet d'éviter de jouer de l'ascendance éducateur-trice/apprenantE pour statuer sur des savoirs, ce type de relation se retrouvant dans d'autres oppressions et en est un des piliers. Casser l'idée qu'il y en a qui savent (qui valide et invalide) et d'autres qui apprennent sans remettre en question est un des buts de ce type de pédagogie. C'est un idéal, mais l'idée est de trouver des outils et des dispositifs y parvenant.

Dans le cas de l'émergence d'une parole de l'oppriméE, il y a mille et une façons de la traiter.

Ce qui suit est simplement une réflexion en cours de construction, une idée sur laquelle je vais continuer à réfléchir. L'idée de rapporter la scène de Macron permet à ce que tout le monde parte du même support. L'émergence des représentations par le débat permet de peindre un état des savoirs de la classe, ce qui a été fait. Après, j'irai jusqu'à attendre que ce soit les élèves eux-mêmes qui cherchent par eux-mêmes des sources permettant de valider ou d'invalider leurs thèses de départ. Faut avoir plus de temps aussi. Cela va permettre à la fois de mettre en lumière le traitement médiatique (très négatif) de la situation des tsyganes et d'avoir accès à d'autres sources alternatives de savoirs plus difficiles à trouver. L'idée de faire participer des associations participe à amener d'autres types de savoirs et/ou à construire une initiative permettant de résister contre l'oppression mise en lumière. 

Ici, l'enseignante pourra lister en avance différentes sources de savoirs positifs et négatifs. Ou les laisser chercher et discuter avec eux/elles de la pertinence, du manque ou de l'abondance des ressources disponibles. Débattre sur le fait que ce n'est pas facile de trouver des informations positives et viables, ce qui va entraîner la question du pourquoi est-ce si difficile d'avoir des représentations positives des populations tsyganes? Et là, on rentre dans le champs historique des représentations des populations tsyganes qui, je crois, remontent au Moyen-âge en terme de ressources écrites. Et c'est là qu'ils-elles se rendent compte par eux/elles mêmes qui sont immergéEs dans un océan d'ignorances au sujet des populations tsyganes.

Une autre idée serait de faire des enquêtes de terrain en allant voir différentes populations tsyganes en région IDF ou/et dialoguer avec des chercheurs-euses qui étudient ces populations... pour se mettre dans la posture de sociologues au final. On pratique ce qu'on appelle la démarche scientifique et on teste soi-même le processus de validation d'un savoir. Mais là, cela voudrait dire qu'on a un temps infini.

L'important n'est pas tant le contenu, même si c'est cela qu'on vise à priori, mais que l'oppriméE se rende compte par lui-même des processus sur lesquels l'oppression se base, c'est-à-dire l'ignorance construite par le manque d'accès à des savoirs fiables et complexes.

C'est ce qu'on appelle les épistémicides. Cela change pour le coup aussi notre manière d'enseigner les autres types de savoirs dits plus scolaires comme les mathématiques, les sciences, la littérature...

Aussi, demander qui se sent directement toucher par cet événement peut-être à double-tranchant. Car quand on est oppriméE, on n'a pas forcément envie de le dire ou de le ressentir, d'être pointéE car c'est pour certainEs difficile à vivre. Je sauterai cette étape pour ma part et je ne demanderai pas seulement à ceux/celles qui sont oppriméEs de réparer l'épistimicide mais à tout le monde. Car tout le monde est responsable de déconstruire son ignorance, tout en privilégiant la parole des oppriméEs sur leurs situations.

Tout cela pour dire que c'est très complexe comme posture à comprendre, à analyser, à remettre en question constamment.

J'espère apporter un petit grain de sable à l'édifice. L'important est de tester et de rester bienveillant avec soi-même malgré tout car il y a aussi plein de contraintes qui limitent, spécialement le temps.

Après, en ce qui concerne les moyens de lutter contre l'oppression par la classe, ils débattront et même continueront à chercher comment d'autres ont résisté face à ce type d'oppression qu'est le dénigrement d'une population par un haut fonctionnaire de l'Etat. Ils-elles devront le décider ensemble idéalement avec le soutien de l'enseignante ou en dehors de la classe, en mettant en lien des associations de luttes contre les discriminations tsyganes. Ils-elles peuvent aussi décider de rien faire. Doit-on forcer? Encore un autre débat de qui décide au final.

Ils-elles peuvent proposer l'idée d'envoyer une lettre au président pour montrer leurs indignations, car un autre pilier de l'oppression est le silence et l'invisibilisation de la parole des oppriméEs. Cela peut-être une piste, ou tout autre chose.

J'aimerais beaucoup connaître la suite du processus que tu as lancé.

Bonnes vacances à toutes et à tous.

Rachel.


3 months ago
Made with Agorakit (1.1) - Embed this page