Réseau de pédagogies radicales

Pédagogies critiques et radicales, et mises en pratique

Started by Jacqueline in Réseau de pédagogies radicales 3 months ago

Salut tout le monde,


Bon, je voudrais vous proposer quelque chose. À partir de nos échanges, de lectures, de réflexions, je voudrais essayer de poser tout de même, parce que je suis têtue, une sorte de méthodologie des pédagogies critiques. Non pas une méthode toute faite, une seule manière de faire, dogmatique parce que nous sommes toutes et tous convaincu·es que ce n'est pas le but, mais des leviers, des portes à ouvrir lorsqu'on adopte une posture critique en éducation.

La ligne en pointillés est source d'incertitude parce que je ne me suis pas encore assez documentée sur la question.


Qu'en pensez-vous ? Opérant ou pas ?

J'ai bien sûr conscience d'être allée assez vite et qu'il y aurait bien des choses à ajouter, des ajustements à faire ! ;-)





Relation prof / élèves :

a) Conscientisation côté prof : prendre conscience des rapports sociaux, des inégalités et de la reproduction sociale qui est à l’œuvre dans les classes, entre les élèves mais également dans les postures des profs.

Est-ce qu'on prend garde à interroger autant les filles que les garçons, est-ce qu'il y a une parole dominante dans la classe (les « bon·nes » élèves auraient plus la parole)... ?

On peut voir à l'échelle de l'établissement également, entre les adultes, entre les personnels.

Cette consciensation va appeler une modification des postures, des attitudes sur le lieu de travail et du rapport à l'enseignement.


b) Parole des élèves :

- regarder autrement la parole des élèves, analyser leur parole : y a-t-il un implicite sous telle phrase, sous telle difficulté énoncée ? Est-ce lié à du cognitif, ou à des rapports sociaux implicites, qu'il nous faut rendre explicites, mettre à jour, pour les déconstruire et lever la difficulté (par ex, un élève à l'origine sociale modeste, dont les parents ne sont pas allés à l'école, et qui ne donne pas de légitimité à sa propre parole et donc ne participe pas – je caricature volontairement). Lié à cela, y a-t-il un travail de déconstruction à faire ?

- accepter la parole des élèves et créer des espaces, des occasions pour favoriser cette parole (et là, on retombe sur les différentes techniques où on incite les élèves à s'exprimer)

- accepter la part de contestation, de remise en question dans la parole des élèves : contestation des savoirs, de la forme scolaire, de méthodes utilisées par les profs...


Le rapport au savoir / les savoirs

a) Le choix des supports :

- interroger le poids des habitudes : nos supports sont-ils genrés ? Domination des auteurs blancs ou européens ? Dans les grandes figures présentées, dans les prénoms... Est-ce qu'on a l'habitude (je pense aux textes sur les grandes découvertes, par ex) de montrer des aspects politiquement corrects, positifs, en masquant, volontairement ou non, les problèmes éthiques qui y sont liés ?...

- choisir des supports susceptibles de déclencher des interrogations sociales, environnementales, à questionner les rapports de genre, les rapports sociaux...


b) La place de l'expérience vécue des élèves

- accorder une place à l'expérience vécue des élèves, au lieu de l'évacuer comme beaucoup le font en disant que les élèves doivent laisser leurs préoccupations à la porte de la salle de classe, voire de l'établissement.

- on retrouve ici les espaces de dialogue.

- dans les supports et les activités proposées, on peut partir de l'environnement proche pour l'interroger, le remettre en question. On peut aussi partir des différents parcours de vie des élèves (je pense aux non francophones, mais pas que).



Une pédagogie de la solution

Là, je n'ai pas encore assez approfondie, je l'ai croisée en regardant une vidéo québécoise, ça me questionne, ça m'intéresse beaucoup... A creuser !

- l'idée, ce serait de sortir des discours catastrophistes qui créeraient du désengagement chez les élèves (et les adultes) en réapprenant qu'il est possible de changer les choses


a) Des histoires de succès, des exemples de réussite :

- par le choix des supports, une nouvelle fois, en montrant des acteurs et des actrices engagées, en présentant des histoires de succès.


b) Projets et empowerment

- réapprendre aux élèves qu'elles et ils ont la capacité, le pouvoir de changer les choses (= l'empowerment).

- en incitant les élèves à s'engager dans des projets (= créativité) pour changer les choses à l'échelle de la classe, de l'établissement, de l'environnement proche, de la société.



En « conclusion » (conclusion provisoire, hé hé) : je pense qu'une fois tout cela posé et complété, les différentes pratiques, techniques, s'insèrent naturellement, selon les élèves, les profs, les points abordés/à aborder.


Jacqueline


salut

merci pour cette synthèse très éclairante, dans laquelle je me retrouve...

Pour le point 1) je pense qu'il faudrait étayer, comme le fait Irène, sur les "missions" confiées par l'institution aux enseignant.es.

Au micro de Louise Tourret j'ai entendu aussi une étude qui démontrait que donner la parole à celui qui lève la main en 1er renforce l'exclusion des élèves moins confiants, comme l'alternance fille/garçon, ce serait une piste à développer . On pourrait réfléchir aussi au fait de systématiser la pratique qui consisterait à déléguer à un/une élève le fait de distribuer la parole et pas seulement dans certaines situations. J'ai eu l'expérience vendredi avec un intervenant qui a été très marqué par le fait que c'était un élève qui distribuait la parole et pas moi (même si j'ai beaucoup monopolisé la parole... grrrr). C'est quelque chose que je fais en conseil et le penchant naturel est de donner en priorité la parole à ses amis... c'est quelque chose que l'on a questionné ensemble.

Voilà, je vais poursuivre ma réflexion mais c'est une bonne base qui mériterait d'être diffusée plus largement (après un échange collectif entre nous)

J'en profite aussi pour dire que j'apprécie beaucoup le format de nos échanges ici. Beaucoup de respect, malgré des questionnements de fond, en partant du principe que si nous échangeons c'est que nous partageons un même horizon, c'est très agréable et intellectuellement très stimulant.

Greg

3 months ago

Merci,

je trouve cela très bien ta proposition Jacqueline dans le sens où j'estime que ce n'est pas à moi de dire comment faire en général... 


Je pense effectivement que c'est une bonne chose que cela passe par une élaboration collective et que ce qui soit proposé en matière de pratiques permettent aussi à des gens du GFEN, de l'ICEM, de la PI.... de s'y retrouver. Parce que je ne tiens pas à diviser, mais à rassembler et même au-delà (il y a aussi des trucs au GRDS qui tiennent la route à mon avis)

Ma formation c'est la philosophie et la sociologie. Comme je l'ai dit: mes questionnements c'est plus la question des finalités ethico-politique, de la dimension éthique des pratiques...en lien avec les connaissances sociologiques. Ce que j'ai appelé aussi le pragmatisme critique: l'analyse critique des pratiques pour les faire évoluer... J'ai des raisons philosophiques de me méfier des méthodes, mais je comprends aussi que les gens aient aussi besoin de construire leur manière de faire...

Voici à ce propos quelques petites remarques:

- je pense qu'il manque encore un petit accent à mettre sur la classe sociale: Je sais que Arthur a fait un entretien avec un de mes collègue d'ESCOL, Julien Netter, je pense qu'Arthur peut peut-être compléter ce que je veux dire par là. Peut-être que ce ne sont pas des approches connues de tout le monde ici, mais je ne sais pas... Je pense en particulier à la notion de "malentendu sociocognitif". 

- la notion de "rapport au savoir": cela peut peut-être entrainer des confusions avec d'autres usages de cette notion. C'est très utilisé justement par les sociologues d'ESCOL. Peut-être utiliser une autre expression...

- dans relations profs/élèves: par exemple pour moi, il y a une dimension éthique (en fait si je dis cela c'est que je veux dire que l'éthique se trouve dans les pratiques mêmes, pas seulement dans les finalités: c'est la différence entre une relation instrumentale à autrui et une relation éthique). C'est ce que j'ai essayé d'expliqué en reprenant la différence poiesis/praxis (que l'on trouve chez Francis Imbert, dans Pédagogue un métier impossible)

- Sur la pédagogie de la solution, je trouve cela bien: mais faire attention au fait que le sytème néolibéral cherche à former au problème solving. Donc en fait, à mon avis il faut spécifier ce que l'on entend pas solution. Peut-être "pédagogie de l'émancipation sociale".... 

Merci encore pour cette proposition,

irène

3 months ago

J'attends encore d'autres réactions, ensuite je reprendrai la synthèse avec les remarques de chacun·e, en m'appuyant aussi sur les démarches des autres fils de discussion de notre groupe.

Ensuite, je me dis que ça pourrait être intéressant de demander quelques regards extérieurs dessus pour voir si ça clarifie les choses. Cécile Morzadec, par exemple qui est à la fois Icem et GFEN et dont le regard est toujours très fin et analytique.
3 months ago

Salut,

Merci Jacqueline pour cette proposition très utile. Je complète avec quelques points :

1) Il manque un point que nous n'avons pas beaucoup évoqué, c'est celui de la démocratie et de la participation des élèves. Cet aspect était très important dans la pensée et dans la pratique de Paulo Freire. Dès le début de son activité auprès des adultes, il avait lié l'alphabétisation et la démocratie, il parlait d'"alphabétisation politique" car pour lui, le peuple devait entrer et participer à la vie démocratique avec un regard critique. Quand il était ensuite secrétaire de l'éducation de Sao Paulo, il institua des conseils d'école qui regroupaient des enseignant.es, des élèves et des parents. Enfin, il a souvent dit que les élèves devaient être associés aux décisions qui concernaient leur scolarité dont le contenu des cours par exemple. Je ne sais pas comment concrètement se répercute cet aspect démocratique dans les différents courants des pédagogies critiques. En tout cas, cet aspect fait partie du processus éducatif visant à transformer les élèves en sujets. Ce decr point signifie également que les enseignant.es doivent être attentif à ce que tou.te.s les élèves puissent participer aux décisions en tant que sujet et n'ont pas subir des décisions des autres qui les rendraient alors objet. Dans le schéma proposé par Jacqueline, je pense que cet aspect de prise de décision peut se ranger dans la catégorie b) Projet et empowerment ?

a) Des histoires de succès, des exemples de réussite > je comprends ce que tu entends par là, je pense que nous devons retravailler l'intitulé (dans les livres de SES, il y a pleins d'exemple de réussite, càd d'entrepreneurs qui ont monté leur boite et qui sont maintenant milliardaires). Il me semble que ce thème peut être relié avec l'idée de combattre le fatalisme, les déterminismes et de montrer la possibilité du changement. En mettant en avant des personnes minorées dans des positions d'expertise, je pense qu'on veut aussi renforcer l'estime de soi contre une société qui dévalorise certains groupes sociaux. En montrant des succès de luttes sociales, on montre que les hommes et les femmes peuvent être des sujets de l'Histoire et que le futur n'est pas déterminé. C'est un point qui est fondamental chez Paulo Freire : "Les professeurs, éducateurs à l'esprit critique peuvent démontrer la possibilité du changement, ce qui renforce en eux l'importance de leur tâche politico-pédagogique". Ainsi, les points a) et b) de la dernière partie du schéma ("pédagogie de la solution") sont liés ensemble : c'est en étudiant ces exemples renforçant l'estime de soi et des réussites de conquête de droits humains contre les idéologies fatalistes qui protègent les intérêts de certains (a) que les élèves peuvent à leur tour se lancer dans des actions transformatrices à leur niveau (b).

A mon tour de vous remercier pour ces échanges,

Gauthier


 
3 months ago
Made with Agorakit (1.1) - Embed this page