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soupes et bobines

brain storming postconfi

Started by catherine in soupes et bobines 2 weeks ago

des propositions d'écoute et de lecture 

2 weeks ago

lectures et écoutes proposées par jean-baptiste jean-Baptiste

 

2020 05 25

https://www.youtube.com/channel/UCKwz-3eJcOy44ryuEHRFwYQ


 


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Webinaire #12: Penser L'après Covid-19 avec Gaël Giraud 

Stacy Algrain ( Science po )


 

https://www.youtube.com/watch?v=j5r3u58yZYw

Cette période étant particulièrement anxiogène et faisant émerger un désir collectif d’agir, échanger et débattre est essentiel. Aujourd’hui nous le savons, cette situation exceptionnelle marque un tournant dans notre histoire. Nous réalisons peu à peu que notre système économique et social est fragile mais surtout qu’il repose sur une interdépendance des individus et écosystèmes qui le composent. Plus que jamais, nous devons en tirer des leçons et nous préparer à changer d’orientation. Avec "Penser L'après", les acteurs impliqués dans le changement s'invitent dans votre salon ! Au cours de Webinaires en direct, ils partageront leur vision, leur savoir et leur compréhension des évènements que nous traversons. Le principe: - Une série de Webinaires "Penser L'après" Covid-19, en direct sur Zoom et Facebook Le format: - 45 minutes d'entretien - 30 minutes de questions / réponses avec les étudiants participant Pour ce douzième épisode, c'est avec ancien Chief Economist à l'AFD, Directeur de Recherche au CNRS que nous avons rendez-vous. L'objectif: échanger sur la situation actuelle et les politiques économiques à déployer. Pour être notifié des prochains Webinaires, likez notre page: https://www.facebook.com/PenserLapres/

Catégorie

Actualités et politique


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Un entretien avec Bruno Latour

https://www.la-croix.com/Bruno-Latour-Nous-devons-savoir-quoi-nous-tenons-2020-02-08-1101077044

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Êtes-vous prêts à vous déséconomiser ?

Par Bruno Latour

Philosophe et sociologue 

Que le Président s’entoure d’un conseil d’experts économistes ne peut, après la Covid-19, que susciter l’effroi. Nombreux étaient les chercheurs et les activistes qui savaient déjà combien l’économie peut .....https://aoc.media/opinion/2020/06/01/etes-vous-prets-a-vous-deseconomiser/


 

2 weeks ago

Bruno Latour, nous devons savoir à quoi nous tenons

 

 

Il est aujourd’hui l’un des penseurs les plus écoutés, en France comme à l’étranger, sur la question de la transition écologique. Un colloque à Paris rend hommage à ce philosophe anthropologue, qui ne cache pas la radicalité de la conversion qui nous attend. Marie Dancer et Élodie MaurotPhoto : Iorgis Matyassy, le 08/02/2020 à 06:00 

. Bruno Latour, sociologue, anthropologue et philosophe. IORGIS MATYASSY 


 

Êtes-vous surpris par la rapidité avec laquelle l’inquiétude environnementale et climatique s’est installée tout récemment dans les esprits ?

Je constate comme vous une accélération de la prise de conscience écologique, un rattrapage foudroyant après une extraordinaire résistance de l’opinion publique, des intellectuels, des médias, des artistes… Ce changement me semble lié aux grèves des lycéens impulsées par Greta Thunberg. Les jeunes ont joué un rôle majeur en inversant l’ordre des générations. Ils nous disent : « Vous n’êtes pas mûrs et nous, nous sommes mûrs », et nous accusent de rendre leur existence impossible. Cela a créé un choc qu’aucune des données scientifiques que l’on reçoit chaque jour sur le climat n’avait été en mesure de provoquer. Nous sommes passés d’un problème écologique à un choc existentiel, partout. Depuis vingt-cinq ans que je m’intéresse à ces questions, l’inconscience a d’abord dominé, puis le déni, et nous voilà maintenant entrés dans une phase d’angoisse. La question est devenue : que faire avec cette conscience angoissée ?

Comment, vous-même, avez-vous pris conscience du problème écologique ?

C’est mon intérêt pour l’histoire et la sociologie des sciences qui m’a conduit à m’intéresser à ces questions. Dans les années 1980, je travaillais à répertorier les controverses scientifiques. Parmi elles, j’ai suivi celles des chercheurs qui étaient déjà aux prises avec les questions liées à l’eau, aux vaccins, aux pesticides.

Quand j’ai écrit Politiques de la nature vers 1995, on croyait encore que le défi écologique était un problème dont on allait se sortir, pas un défi de civilisation. Désormais, nous sommes passés d’un problème à une tragédie. Cette prise de conscience s’est faite par intensifications successives, chacune étant de l’ordre d’une conversion. Je viens d’une famille de viticulteurs de Bourgogne et quand, au début des années 2000, j’ai entendu un agronome bourguignon expliquer dans les vignes de mes parents que la disparition du Gulf Stream pourrait à l’avenir poser un problème, je me suis dit : « S’il y a des gars en Bourgogne qui s’occupent de cette question, alors il faut la considérer de façon un peu plus urgente. »

Puis, j’ai entendu une conférence du philosophe australien Clive Hamilton sur les actions à mener face au dérèglement climatique, et sur leur difficulté qui serait croissante si nous prenions du retard : je n’ai pas dormi pendant plusieurs jours. Et quand j’ai lu son livre Requiem pour l’espèce humaine (Presses de Sciences Po, 2013, 272 p. 25 €), j’ai vraiment pris peur, d’autant que nous ne sommes pas équipés pour affronter ce défi.

Il faut prendre conscience de la nouveauté de notre situation. Quand mon père et mon grand-père sont morts, ils savaient que leurs enfants vivraient à peu près dans le même monde qu’eux. Mais moi, entre ma naissance et ma mort, le monde s’est immensément transformé. Cette nouveauté, profondément angoissante, rend fou. Il y a d’ailleurs une maladie, la « solastalgie », qui a été diagnostiquée par le philosophe australien Glenn Albrecht. Elle se manifeste par une détresse psychologique des individus face à l’impact du dérèglement climatique sur leur environnement. En plus, nous devons porter l’énorme poids de notre responsabilité, car ce n’est pas un météore qui est à l’origine des changements, mais nous, les humains. Nouveauté, accélération et responsabilité… Il y a vraiment de quoi faire sauter la caboche !

Comment vivez-vous personnellement avec cette angoisse ?

Ma solution à moi a été de disperser mes angoisses sur d’autres personnes (rire.) :àtravers mes conférences, mes livres, le théâtre. Personne ne peut se dire indemne, et certainement pas les scientifiques qui sont directement sous – l’énorme – pression des données, tellement difficiles à encaisser, une pression accompagnée jusqu’à récemment par le déni ou l’indifférence de l’opinion publique. Les gens qui ne s’intéressent pas à la question climatique font preuve, en un sens, d’une sorte de rationalité ! Mais le déni est une forme de folie. Vous pouvez toujours dire que vous ignorez ces choses-là mais vous le savez quand même, vous n’en faites rien et cela rend malade.

Vous dites que nous ne sommes pas équipés pour la conversion écologique. Pourquoi ?

Nous ne sommes pas équipés car nous sommes des urbains modernes et la question du territoire sur lequel nous vivons est devenue un peu lointaine pour nous. Par ailleurs, du point de vue scientifique, on sait encore trop peu de chose sur la façon dont fonctionne cette Terre, ou ces connaissances ne sont pas partagées.

La bonne nouvelle, c’est que tout le monde se pose la même question : « Avec qui je veux vivre et où ? » Cette question anthropologique fondamentale de la politique est de nouveau centrale, même si les réponses actuelles divergent et ne sont pas satisfaisantes. Il y a celle apportée par la globalisation, qui consiste à vivre dans un monde offshore ou « hors sol », sans frontières, un monde qui n’existe pas vraiment. Et il y a ceux qui veulent vivre sur un sol défini par une ethnie ou par un critère national, comme le manifeste le Brexit.

En réalité, « atterrir » devient le verbe qui définit notre époque. Atterrir, c’est faire rentrer le global sur la Terre. Quand on était scouts, à la fin du camp, il fallait ranger la tente dans son sac et le duvet dans un tout petit sac. Je pense à cela à chaque fois que je réfléchis aux questions d’écologie : il faut faire rentrer le global dans le terrestre ! C’est comme le sac de tente mais en mille fois plus compliqué. À partir du moment où il n’y a qu’une seule Terre, il va falloir changer tous les détails de notre existence.

Faut-il alors repenser la démocratie ?

La participation démocratique – qui m’a toujours intéressé – repose sur des humains, mais avec quel sol ? Personne n’a la réponse pour le moment. Et la question écologique rouvre cette question classique. Nous n’avons pas tous la même définition du peuple et du sol.

Le mot « peuple » résonne dans beaucoup de registres différents, de l’extrême gauche à l’extrême droite… Il faut reconnaître l’état actuel de dissensus sur cette question. Quand Trump dit « j’abandonne l’accord de Paris », il dit « je n’ai pas besoin de vivre avec vous ». Quand le Brexit l’emporte dans les urnes, les Britanniques disent « je pars ». Quand le président brésilien Bolsonaro revendique la souveraineté exclusive sur l’Amazonie, il dit « mon sol m’appartient, pas à vous ». En revanche, quand les Français disent que c’est un scandale de laisser brûler l’Amazonie, ils se sentent appartenir à un bout d’Amazonie. Donc les intrications des peuples qui définissent un sol sont rouvertes.

La transition écologique doit-elle conduire à une réflexion sur la frugalité ?

L’ascèse est un très bon terme, mais je me souviens d’un économiste expliquant que toutes les actions conjuguées des ascètes auraient des effets dérisoires sur les émissions de CO2. À l’opposé, la quête de salut dans la technologie relève du déni. Oui, il faut investir dans les technologies, mais cela restera toujours insuffisant. Aller se réfugier sur la planète Mars, ce n’est pas pour demain et ce n’est pas pour tout le monde. Trouver une manière de réussir à capter tout le CO2 émis serait bien mais cela resterait une action minuscule face à l’immensité du défi. Aucune solution technique n’est plus à l’échelle requise quand on est bientôt 9 milliards d’humains qui doivent réussir à survivre… avec tous les risques de guerre que cela comporte.

Que faire alors ?

Moi, je suis pour la prospérité, à condition d’en déterminer les formes. Pour vivre sur la planète avec tous les peuples, nous devons savoir à quoi nous tenons. La question est donc d’identifier quelle organisation politique va nous permettre d’effectuer notre transition. Comment construit-on ce qu’il va falloir faire comme choix individuels et collectifs (quelle sera notre consommation quotidienne, l’énergie disponible… ?), pour quelle prospérité, dans un système où on a été habitué à l’autonomie et à la liberté, à l’individualité et à l’abondance ?

Pour cela, je propose une méthode que j’appelle les nouveaux cahiers de doléances, en référence à 1789, quand les Français ont rédigé des descriptions précises de leurs conditions de vie dans une situation de famine. Aujourd’hui, il faut interroger chacun : à quoi tenez-vous, dont vous dépendez, qui est en train de disparaître, et que faites-vous contre cela ? Cela peut être le régime de retraites, les services publics, les abeilles… C’est à chaque citoyen de le dire, et non aux écologistes et aux autres experts de parler à sa place.

Mener cette réflexion permet déjà de remplacer des opinions par des descriptions de situations précises et personnelles. Les gens deviennent capables de dire : « Maintenant, je sais où je suis. » Et quand quelqu’un se rend compte que le voisin rencontre le même problème que lui, cela crée un début de repolitisation par le bas. Le nouveau peuple démocratique ne peut émerger que s’il commence à savoir sur quel(s) enjeu(x) il veut se battre, avec qui et contre qui.

C’est aux citoyens de s’engager. Ce n’est pas l’État qui va les aider parce qu’il gère l’époque passée. L’État du nouveau régime climatique n’existe pas. La preuve : l’État d’aujourd’hui en est réduit à demander aux 150 malheureux citoyens de la Convention climat de remplacer à eux seuls des milliers de fonctionnaires et des élus parce qu’on est en retard d’une guerre. En effet, les États actuels reposent encore sur un territoire, une histoire et un héritage national donnés, qui ne facilitent pas leurs capacités d’adaptation.

Dans votre livre Jubiler ou les Tourments de la parole religieuse (1), vous évoquez votre lien au christianisme. Vous revendiquez cet héritage tout en disant votre désarroi de paroissien devant la perte de sens et d’efficience du langage religieux. Pour vous, d’où vient cette crise du christianisme ?

Mon analyse est la suivante. Je crois qu’en gros depuis le XVIIe siècle, nous nous sommes enlisés dans un problème sans fin avec l’invention de la notion de croyance. L’idée de croyance a été pensée par rivalité avec le savoir du monde matériel. Elle a abouti à la mise en opposition de la croyance et de l’incroyance, du matériel et du spirituel, du naturel et du surnaturel. Depuis, ces oppositions n’ont pas cessé de ronger toutes les initiatives chrétiennes, même les plus magnifiques, les actes de sainteté les plus sublimes, qui ont malgré tout continué d’exister.

Le XVIIe siècle invente le conflit entre matérialisme et spiritualisme. Et une fois qu’on est là- dedans, il ne se passe plus grand-chose. Comment voulez-vous en sortir ? L’ensemble du mécanisme s’est enrayé, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de grands chrétiens pendant les trois derniers siècles, mais le mécanisme de reprise qui signe la vitalité d’une religion s’est arrêté. La capacité du christianisme de convaincre et de s’étendre s’est transformée en un mouvement réactif. Les dogmes et les positions ecclésiales sont devenus de plus en plus défensifs, malgré quelques moments merveilleux, comme Vatican II.

En quoi la question écologique actuelle rebat-elle les cartes de ce vieux clivage ?

L’intérêt de la situation actuelle, c’est que nous entrons dans un nouveau matérialisme. On se rend compte que l’ancien matérialisme nous a fourvoyés et que, tel qu’il a été pensé depuis le XVIIe siècle, c’était en fait un idéalisme qui ne correspondait pas à la réalité. La Terre que nous commençons à découvrir grâce aux sciences ne ressemble plus du tout à ce pesant matérialisme que les « spiritualistes » adoraient détester. C’est un énorme gain philosophique. Quand vous pensez aux milliers de lignes qui ont été écrites sur l’opposition entre matérialisme et spiritualisme depuis le XVIIe siècle, vous vous dites qu’on a vraiment perdu beaucoup de temps. C’est ahurissant.

Quel est votre rapport personnel avec la tradition chrétienne ?

Je suis d’une famille catholique et parmi mes nombreuses sœurs, il y en a une qui a été religieuse, une des premières disciples de Petite sœur Magdeleine, fondatrice des Petites Sœurs de Jésus. J’ai été marqué par la vie et les choix de ma sœur Claire, mais j’ai toujours été dans l’incertitude. Au fond, je n’ai jamais cessé de partager la vérité religieuse, sans utiliser la notion de croyance. Je peux dire simultanément que je suis à la fois incroyant et catholique pratiquant, parce que ce qui m’intéresse n’est pas la notion de croyance, mais le mouvement qui donne une vérité aux êtres religieux.

Mon histoire religieuse est liée à l’exégèse. Il n’y a que l’exégèse qui permet de comprendre comment la transformation se fait et comment se juge la distinction entre fidélité et infidélité. Péguy et Bultmann ont été mes deux grands maîtres. Pour Bultmann, le christianisme ne repose pas sur la croyance, mais sur un mécanisme de reprise et d’interprétation. Avec lui, j’ai appris le lien entre vérité, réinterprétation et innovation. L’interprétation n’est pas de l’ordre de l’affaiblissement comme certains le pensent : il faut plutôt l’associer au renforcement. Tout le problème avec la religion, c’est qu’on peut dire que tout est vrai et tout est faux. Tout est faux, si ce n’est pas repris. Tout est vrai, si c’est repris. Mais quelles sont les formes de cette reprise, quel est le discernement qui permet de distinguer sa justesse ?

Ce qui me préoccupe surtout, c’est pourquoi ce mécanisme de reprise s’est arrêté depuis le XVIIe siècle. Il a été remplacé par la question : est-ce que c’est fidèle à ce qui a été dit ? Mais être fidèle à ce qui a été dit ne suffit pas, il faut que cela « reprenne ». Aujourd’hui, Laudato si’ me paraît l’occasion de cette reprise. Pas parce que cette encyclique s’occupe de « trucs verts », mais parce que cela renouvelle l’ensemble des questions et surtout celle de l’incarnation, qui est quand même le centre du dispositif chrétien. Je suis convaincu que Laudato si’ est une occasion formidable de renouveler toutes les questions religieuses et pas simplement d’étendre les questions religieuses à l’écologie.

Qu’est-ce que le christianisme peut apporter à la transition écologique ?

Pour le moment, il faut bien reconnaître que ce n’est pas grand-chose, en dehors de cette toute récente encyclique. Dans l’Église, il y a eu un oubli du rapport au cosmos, une indifférence partagée sur la question de l’écologie, depuis le XVIIe siècle. Ce n’était pas un sujet pour les prédicateurs pour la simple raison que le monde naturel n’était pas bouleversé : il était là. La question du monde naturel ne se posait pas.

Je suis passionné par le moment qui s’ouvre aujourd’hui pour l’Église… Maintenant, le problème, c’est de savoir si on peut utiliser la puissance de l’encyclique Laudato si’ pour nous renouveler et commencer sérieusement à faire le travail qui a été suspendu. L’encyclique désigne de manière très explicite l’écologie comme le lieu essentiel de la reprise de la prédication catholique. La grande leçon que les institutions laïques peuvent tirer de la tradition ecclésiale, c’est cette expérience qu’a l’Église de penser la reprise de l’institution. Mais là on tombe sur un autre problème : le préjugé anticatholique et antireligieux absolument enraciné en France, en particulier dans le monde intellectuel. L’ignorance de la tradition chrétienne est abyssale. Or, il faut être deux pour danser le tango ! (Rires.)

Du côté des catholiques, les choses ne sont pas facilitées par le fait que bien des religieux croient qu’ils ont à dire quelque chose d’identitaire, alors qu’il n’y a rien dans le christianisme qui définisse une identité. C’est ce que ne cessent de répéter les épîtres de saint Paul ! Le grand défi des catholiques est d’échapper à la reprise identitaire du catholicisme, qui est probablement aussi perverse que le populisme, avec lequel elle a d’ailleurs plus d’un lien. Pour mener ce nouveau dialogue, nous avons besoin des intellectuels catholiques. Mais où sont-ils ?

La religion vous intéresse-t-elle aussi par l’énergie qu’elle mobilise ?

Il faut travailler sur toutes les sources d’énergie qui permettent d’être à l’échelle des enjeux. Or qu’est-ce qui est source de mobilisation ? Historiquement, ce sont les questions religieuses et les questions politiques – qu’on ne doit pas mélanger. C’est à ce niveau qu’il faut descendre. Or, comme nous sommes dans une situation de perte du politique, cela m’intéresse beaucoup de savoir quels sont les affects, les énergies et les puissances de renouvellement associés à toute la grande tradition chrétienne.

Cette puissance de transformation est aussi sans doute présente dans les autres religions, mais je ne les connais pas. On n’appartient pas à plusieurs religions. Je ne m’intéresse pas à la religion en général. Je suis dans cette tradition chrétienne et ma question est la suivante : est-ce que cette tradition peut se renouveler et être mobilisée ?

Voyez-vous les germes de ce renouvellement dans l’Église catholique ?

Nous sommes quelques-uns à essayer une méthode de dialogue dans les paroisses. J’ai assisté récemment à une messe de la création dans la paroisse Saint-Gabriel, à Paris, qui recevait son « label vert ». Il y avait là 200 gamins qui avaient repris toutes les prières de la liturgie à partir de Laudato si’ et de la nature. C’était sensationnel et, à ma stupéfaction, le curé de cette paroisse a fait un sermon absolument éblouissant sur des questions qui, pour une fois, n’étaient pas de la psychologie, pas de la croyance et pas des questions de mœurs. Depuis, j’ai appris que ce prêtre n’était pas du tout un « curé vert ». Il avait simplement été ressaisi par cette opération de messe de la création, par le fait d’entendre les prières universelles redites par les enfants sur des sujets d’incarnation. Cela avait eu un sacré effet sur sa prédication…

Le monde catholique n’est-il pas scindé par la question climatique, comme les autres groupes sociaux ?

C’est sûr que l’on a tout fait pour qu’on ne parle pas de l’encyclique Laudato si’ dans le catholicisme français. Je ne suis pas spécialiste de cette question, mais c’est ce que m’ont dit mes amis théologiens. Le silence a été très grand. Tout cela va avec une espèce d’accentuation de l’anthropocentrisme et l’idée que, quand on parle de religion, on doit regarder vers le haut.

Quand vous invitez le christianisme à se diriger « vers le bas », qu’entendez-vous ?

Je suis un peu démuni pour répondre car je ne suis pas théologien, mais je peux l’expliciter un peu. Au fond, personne ne s’attend à ce qu’on aille « là-haut ». Le « haut », c’est une figure dont on sent bien qu’elle ne capte plus rien. Quand on lit les psaumes, il n’y a pas un moment où cela décolle. C’est quand même étonnant d’avoir pour prière quotidienne ces prières qui constamment nous rabattent, nous ramènent sur terre. Les textes de saint Paul ou de l’Évangile ne parlent pas non plus d’aller « ailleurs ». Et si cet ailleurs existe, on ne peut pas en dire grand-chose car « nul ne sait ni le jour ni l’heure ». Le christianisme est donc invité à se diriger vers le bas, après un long moment où nous semblions nous éloigner de toute limite et, pour tout dire, de voler dans le ciel.

Nous quittons une époque marquée par l’anthropocentrisme, l’intérêt pour l’âme, le surnaturel, la transcendance, où la question centrale était : « Est-ce que vous croyez ou pas ? » La transcendance est devenue mensongère, pour ne pas dire diabolique, et c’est l’immanence, méprisée par des siècles de « spiritualité », qui devient désirable, morale et civique. Pour moi, il est temps de se débarrasser de la question de la croyance et d’en poser une autre : c’est quoi l’incarnation ? Où est-ce que vous vous incarnez et avec qui ? Là-dessus, le christianisme a des choses à dire. Quand ma grande sœur allait prier au milieu des Indiens Tapirapé dans l’Amazonie des années 1950, c’est évident qu’elle allait sur terre. Il n’y avait absolument rien qui était de l’ordre de l’évasion. C’était au contraire une incroyable incarnation.

(1) La Découverte, 200 p., 14,50 €.


 

2 weeks ago

La Croix, Samedi 30 mai 2020 >>>>>Tomas Halik 

« L’Église doit être là pour tous, pas uniquement pour les croyants »

Recueilli par Céline Hoyeau

 

Tomas Halik / photo Tomas Krist pour La CROIX HEBDO 

 

La pandémie est un « signe des temps » pour l’Église, appelée à sortir de son confinement spirituel, estime le sociologue et théologien tchèque. Pour ce prêtre ordonné clandestinement sous le régime communiste, l’avenir de l’Église passe par un dialogue avec la culture contemporaine.

 

Comment avez-vous vécu le confinement, et qu’en avez-vous tiré personnellement ?

Pendant l’année universitaire, ma vie est très mouvementée, entre mes cours à l’université, à l’étranger, la direction de la paroisse et de l’Académie chrétienne tchèque, sans oublier la participation à des projets de recherche internationaux. Aussi, chaque été depuis vingt ans, je passe un mois en forêt, dans une solitude totale : je n’ai pas accès aux médias ni à Internet, je ne fais que méditer, étudier et écrire. Sans ce silence, je n’aurais pas survécu physiquement, mentalement et surtout spirituellement.

Le confinement m’est d’abord apparu comme un « ermitage de remplacement ». En fait, ça n’a pas du tout été le cas : j’ai passé mon temps à donner des conférences en ligne aux étudiants et des méditations à mes paroissiens. Néanmoins, j’ai essayé de me réserver chaque jour du temps pour méditer sereinement et poursuivre ce que j’ai cherché à développer ces dernières années : une « kairologie », c’est-à-dire une interprétation théologique des événements sociétaux et culturels, une lecture contemplative des « signes des temps ». Cela me semble indispensable dans la situation actuelle. 



 

Cette crise fait-elle écho, pour vous, au « confinement » que vous avez vécu sous le régime communiste, dans l’Église clandestine ?

Il est vrai que, pour une part, cela m’a rappelé ces onze années durant lesquelles j’ai servi « clandestinement » comme prêtre sous la persécution communiste. À cette époque aussi, je célébrais Pâques dans des maisons privées, sur une table ordinaire, sans chasuble, ni orgue, ni encens. Mais la dissidence culturelle et religieuse n’était pas si isolée dans la Tchécoslovaquie des années 1970-1980. De nombreux philosophes et théologiens sont venus à Prague sous couvert de tourisme et ont donné des conférences dans des appartements privés – Paul Ricœur, Jacques Derrida, Walter Kasper, Hans Küng…

Ce n’était plus la terreur des années 1950, quand la génération de nos enseignants avait connu en prison et dans les camps de concentration staliniens l’expérience des petites assemblées secrètes avec un morceau de pain de contrebande, etc. Certains avaient interprété tout cela comme une leçon de Dieu pour purifier l’Église du triomphalisme du passé. Si bien qu’après leur libération, à la fin des années 1960, ils ont tout de suite compris l’esprit de Vatican II, cette Église simple, œcuménique et ouverte dont ils avaient rêvé en détention… 



 

Vous-même vous situez dans leur héritage. Qu’est-ce qui vous a conduit à la foi dans ce pays parmi les plus athées au monde ?

J’ai grandi dans une famille intellectuelle de Prague, marquée par un esprit d’humanisme laïque. Nous considérions chez moi le christianisme comme faisant partie du patrimoine culturel du passé. Dans les années 1950 et 1960, l’Église avait été expulsée de la vie publique, et je n’ai rencontré aucun catholique pratiquant avant l’âge adulte.

Mon parcours de foi a connu plusieurs étapes. Ça a commencé par une fascination esthétique pour l’art, l’architecture ecclésiastique et la musique spirituelle. La contestation politique du régime, qui imposait militairement une idéologie athée, a également joué un rôle majeur. Puis vint l’inspiration intellectuelle à travers la littérature – Graham Greene, François Mauriac, Georges Bernanos, Léon Bloy, G. K. Chesterton, etc. Lors du printemps de Prague en 1968, j’ai rencontré toute une génération de prêtres, théologiens et intellectuels catholiques qui revenaient de prison. C’est alors que l’Église a pris un visage humain pour moi. C’est l’époque aussi où je me suis rendu pour la première fois en Occident – pour un séjour d’échange aux Pays-Bas puis en Grande-Bretagne, où je me suis trouvé juste au moment de l’occupation de la Tchécoslovaquie par l’armée soviétique. C’était en août 1968. J’envisageais d’émigrer. Mais la lettre d’amis me disant que trop de Tchèques émigraient et que l’opposition en était très affaiblie m’a fait revenir. 



 

Votre foi a été intimement liée à ce contexte de résistance…

Oui. Peu après mon retour, mon collègue s’est immolé par le feu pour protester contre le début de la collaboration et l’affaiblissement de la résistance. J’en ai été bouleversé et j’ai organisé un requiem pour lui. J’ai porté son masque mortuaire à l’église, puis jusqu’à notre faculté des arts, et ça a été un moment crucial pour moi. J’ai eu une sorte de dialogue intérieur avec mon collègue décédé. Comme si son geste me lançait un défi auquel il me fallait répondre. À quoi allais-je donner ma vie ? Je crois que ça a été le début de ma décision de devenir prêtre.

Mais à cette époque, il n’y avait qu’un seul séminaire en Bohême, contrôlé par la police secrète. N’étaient admis que les candidats sans formation universitaire. Moi, je terminais mes études de philosophie et de sociologie. Lors de la remise du diplôme de doctorat, j’ai remercié dans mon discours nos professeurs qui avaient été expulsés de l’université pour des raisons politiques et j’ai terminé avec une citation de Karel Capek : « La vérité compte plus que le pouvoir, car elle est permanente. » 



 

Vous saviez bien que ça allait vous attirer des ennuis…

Absolument. Ça m’a valu d’être inscrit sur la liste noire du régime : jusqu’à la chute du communisme, je n’ai pas été autorisé à enseigner à l’université, à publier, ni à voyager en Occident, et j’ai fait l’objet de nombreux interrogatoires de la police secrète. J’ai exercé plusieurs métiers, en particulier psychothérapeute pour les alcooliques et les toxicomanes (de 1984 à 1990 au CHU de Pragues, NDLR). Le seul moyen pour moi d’être prêtre a été d’étudier la théologie en secret, et d’être ordonné à Erfurt, en Allemagne de l’Est, clandestinement. Même ma mère n’a pas été mise au courant. C’était la veille de l’intronisation de Jean-Paul II, en octobre 1978. J’ai alors rejoint un conseil clandestin de prêtres et de laïcs qui réfléchissaient à la stratégie de l’Église dans ces conditions difficiles, mais aussi à l’avenir, et suis devenu un proche collaborateur du cardinal Tomasek, qui était un symbole de la résistance au régime. 



 

Vous avez connu la difficulté d’être chrétien sous un régime ouvertement athée. Est-ce devenu plus simple aujourd’hui, malgré l’indifférence et le relativisme ?

Je préfère répondre par une anecdote juive. À la synagogue, il était écrit : « Qui entre la tête découverte fait la même chose qu’un adultère. » Le lendemain, quelqu’un a écrit : « J’ai essayé les deux, mais c’est incomparable ! » J’ai fait l’expérience du communisme et de la démocratie libérale : il n’y a rien de comparable ! À l’époque, nous avions surtout besoin de courage, aujourd’hui nous avons besoin de sagesse, pour discerner soigneusement, loin de toute vision manichéenne du monde.



 

Qu’est-ce qui permet de faire grandir cette sagesse ? Quelles sont vos ressources spirituelles ?

La principale pour moi, c’est la contemplation. Nous devons calmer nos premières réactions immatures à ce qui se passe autour de nous et en nous. Notre « homme extérieur », notre ego, se tient souvent sur le seuil et ne veut pas nous laisser passer. Mais Jésus dit : « Je suis la porte. »

Au-dessus de mon lit est accrochée une grande image moderne du Christ ressuscité montrant ses blessures. Avant de m’endormir et au réveil, je médite sur ces blessures. Les blessures de Jésus sont la porte vers le Père. Et les blessures de notre monde sont les blessures de Jésus : cette pandémie, la crise écologique, la pauvreté, les abus dans l’Église… Nous ne pouvons les ignorer, sans quoi nous n’avons pas le droit de dire avec l’Apôtre Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Elles sont le lieu où nous rencontrons Jésus aujourd’hui. Je ne crois pas en un Dieu sans blessures, en une foi sans blessures, en une Église sans blessures. 



 

Vous avez été pendant longtemps psychothérapeute. Qu’est-ce que la psychologie vous a apporté ?

Ma formation, inspirée notamment par Jung, m’a aidé dans ma praxis de confesseur. Elle m’a aussi permis d’identifier plusieurs types de religiosité, souvent liés à des soubassements psychologiques divers. Certains utilisent la religion comme un instrument, pour défendre une identité culturelle par exemple. Ceux-là sont parfois rigides, autoritaires… Pour d’autres, en revanche, la religion est vécue pour elle-même, comme un chemin spirituel, et ceux-là sont davantage tolérants, ouverts d’esprit, sensibles. La religion peut être un médicament, elle peut aussi être une arme. 



 

Cela rejoint ce que vous écrivez sur la foi et le doute, qui sont comme « frère et sœur »…

La foi sans pensée critique peut conduire au fanatisme et à l’intolérance. Même l’athéisme critique (je ne parle pas de l’athéisme dogmatique stupide, qui est en fait une pseudo-religion) peut être une « servante de la théologie » : il peut aider à purifier notre pensée de Dieu de l’idolâtrie, des projections de nos peurs et de nos désirs. Nous avons besoin de cette dialectique entre foi et doute. Non pas tant des doutes sur Dieu que des doutes envers notre concept de Dieu, sur qui nous projetons beaucoup d’attentes… Il me semble que nous ne devrions pas attendre de la foi qu’elle fournisse des réponses à toutes nos questions. Nous devons plutôt puiser en elle le courage d’entrer dans la pénombre du mystère et de porter les nombreuses questions ouvertes et les paradoxes de la vie. La foi ne doit pas cesser de chercher et de questionner, elle ne doit pas se pétrifier dans une idéologie, ni quitter son ouverture à un avenir eschatologique. 



 

En quoi le christianisme peut-il encore être une source pour nos sociétés ?

L’époque de la chrétienté est révolue. Nous sommes une voix parmi d’autres dans la société civile mais cette voix doit être claire. Il nous faut entrer dans le débat public sur des sujets de société importants. La métaphore du pape François sur l’Église, « hôpital de campagne », me semble très significative. Un très bon hôpital doit procurer un diagnostic, une thérapie, la guérison et l’immunité. Il y a beaucoup d’idéologies très dangereuses aujourd’hui, et nous avons besoin d’un système immunitaire.

La crise de la mondialisation de la dernière décennie a fait émerger des nationalistes et des démagogues, de dangereux populistes des deux côtés de l’Atlantique. Et je crains que les conséquences économiques et sociales de la pandémie influencent la scène politique internationale. L’Occident sous-estime très naïvement la guerre hybride menée par la Russie de Poutine. Par sa propagande et son appui financier, elle soutient ces nationalistes et sape la confiance dans l’Union européenne. Cette propagande cible souvent les catholiques conservateurs. La désintégration de l’Union européenne serait le suicide collectif des nations européennes. Les Églises, les universités doivent être un antivirus contre ces maladies.

Si l’Église doit remplir un rôle thérapeutique et être un « hôpital de campagne », elle ne peut se contenter de son ministère pastoral classique en paroisse et des formes traditionnelles de son activité missionnaire. Elle doit, à mon avis, en particulier dans une société pluraliste sécularisée, étendre et approfondir radicalement ce que les aumôniers font déjà dans les hôpitaux, les prisons, l’armée, l’éducation… C’est-à-dire être là pour tous, et pas uniquement pour les croyants. Offrir à tous un accompagnement spirituel sans prosélytisme, arrogance cléricale ou paternalisme, dans un dialogue et un partenariat réel, sans se placer uniquement dans une position enseignante mais en se laissant enseigner aussi par les autres. Pour moi, c’est le modèle d’Église à venir. Si elle veut rester Église et non se replier sur elle-même comme une secte, elle doit subir un changement radical de sa perception d’elle-même et de son ministère dans ce monde. 



 

Comment votre vie vous a-t-elle amené à cette réflexion ?

Le catholicisme français nous a beaucoup aidés à interpréter théologiquement notre situation pendant le communisme. Notre expérience de prêtres dans l’Église clandestine rappelle à bien des égards la mission des « prêtres-ouvriers ». Jusqu’à aujourd’hui, je suis resté fidèle à cette unité du sacerdoce et de la profession civile – je suis recteur de la paroisse universitaire et professeur dans une université laïque. Le fait de ne pas avoir suivi de formation au séminaire ni vécu en presbytère mais d’avoir passé ma vie parmi les gens ordinaires m’a appris à connaître leurs problèmes, les questions et le langage du monde laïc. Et ce que je fais maintenant est un fruit de toutes ces années. 



 

Vous ne vous retrouvez pas dans ce qu’on appelle la « nouvelle évangélisation » ?

Il me semble que cette idée de Jean-Paul II a été un peu mal comprise. On a calqué le style des missions d’évangélisation américaines. Je ne pense pas que cette spiritualité émotionnelle, le hamburger dans une main, la Bible dans l’autre et Alléluia !, soit le moyen le plus approprié pour communiquer en Europe.

Pour moi, la nouvelle évangélisation consiste plutôt à prendre au sérieux la culture contemporaine et à regarder les points d’échange réel avec elle. De développer notamment une culture de la contemplation, qui ne soit pas déconnectée de l’action : les gens en ont soif et quand ils ne la trouvent pas dans l’Église catholique, ils vont la chercher ailleurs, dans les religions orientales, le yoga, etc. Mais nous avons cela dans notre tradition catholique, Taizé me semble un bon exemple. 



 

Comment penser Dieu aujourd’hui, et l’annoncer ?

Le plus grand péché de l’histoire de la théologie et de la prédication de l’Église est de croire qu’il est facile de parler de Dieu. Cette insouciance de la piété bon marché a ouvert la voie à un nombre inépuisable de notions naïves, mais aussi perverses et empoisonnées de Dieu. Le théologien Karl Rahner a rappelé que, fort heureusement, Dieu tel que 60 à 80 % des gens l’imaginent n’existe pas ! Ne cherchons pas Dieu dans les tempêtes, les tremblements de terre et la pandémie. Les athées soutiennent à juste titre qu’un tel Dieu, infligeant à ses enfants des châtiments cruels, n’est qu’une projection de nos peurs et de nos désirs.

Comme le prophète Élie sur le mont Horeb, nous sommes davantage susceptibles de trouver Dieu dans une brise légère, ou dans les expressions non affectées d’amour et de solidarité, et dans l’héroïsme quotidien généré dans les heures sombres des calamités. C’est dans ces expressions d’amour et de service, qui redonnent espoir et courage de vivre, que la vraie sainteté se manifeste.

Bien que Dieu reste un mystère, ce mystère nous est ouvert, à travers l’humanité de Jésus. Cette humanité de Jésus est la fenêtre par laquelle nous voyons Dieu à l’œuvre. Elle est ouverte non seulement à Dieu mais aussi à nous, les humains, en particulier les pauvres, les plus faibles, tous ceux qui ont besoin de notre amour et de notre proximité. 



 

La pandémie nous a confrontés à la question du sens. Est-ce une chance pour le christianisme de pouvoir dire son message, son espérance ?

Cette période où nos églises ont été fermées est pour moi un avertissement prophétique : à moins que l’Église entreprenne la réforme demandée par le pape François – pas seulement une réforme structurelle mais surtout un tournant dans les profondeurs, au cœur même de l’Évangile –, ces églises vides et verrouillées ne seront pas l’exception mais plutôt la règle.

La crise du christianisme ecclésial n’est pas due principalement à des forces extérieures – laïcité, matérialisme. Et pour cela, elle ne peut être stoppée ni par le « rétro-catholicisme » actuel (cette tentative de revenir à un monde disparu), ni par une « modernisation » creuse et superficielle qui reviendrait à se conformer à « l’esprit du temps ».

« L’esprit du temps » n’est certainement pas l’Esprit Saint ; c’est la langue de ce monde à laquelle les chrétiens ne devraient pas se conformer, comme l’écrivait saint Paul. Ils devraient plutôt écouter les « signes des temps » et bien les comprendre : ce sont le langage de Dieu dans les événements de l’histoire dont nous faisons partie. Je reconnais qu’il n’est pas facile de faire la différence entre ce qui est « humain, trop humain », superficiel et éphémère dans notre histoire, et le « moment opportun » (le kairos), que nous devons accepter et auquel nous devons répondre comme un défi lancé par Dieu à notre foi.

La pandémie a suscité des questions spirituelles autant chez les croyants, confrontés à ce grand mal, que chez les soi-disant non-croyants, amenés à s’interroger sur le sens de la vie. Les Églises ne devraient pas se demander d’abord comment réintégrer ces personnes au-delà de leurs frontières visibles (ce qui n’est probablement pas un objectif réaliste), mais plutôt penser au type de responsabilité qu’elles peuvent exercer envers elles. 



 

Comment analysez-vous la crise que le christianisme traverse (abus sexuels, églises vides) ?

Le vrai problème vient du fait que l’Église n’a pas été capable de comprendre ni de réagir de manière appropriée à la révolution sexuelle dans les années 1960. Au lieu de répondre en développant une théologie de l’amour et de la sexualité s’appuyant sur les sources profondes du mysticisme chrétien, elle a eu tendance à régresser vers une religion d’injonctions et d’interdits. La tentative de discipliner la sexualité aussi strictement que possible a pris une telle ampleur que le sixième commandement (« Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain ») est apparu comme le premier – et peut-être le seul.

On a commencé à percevoir les catholiques comme ceux qui ne cessent de parler du préservatif, de l’avortement, des unions homosexuelles… Jusqu’à ce que le pape François ait le courage de dénoncer cette « obsession névrotique », et de nous rappeler ce qui constitue le cœur du christianisme : la miséricorde, l’amour compatissant et solidaire envers tous, en particulier les marginalisés, la responsabilité pour la planète.

La réaction naturelle du monde laïque a été : regardez dans vos propres rangs !… S’est ensuivie cette vague mondiale de révélations sur les abus sexuels. Il s’est également révélé que beaucoup de ceux qui ont manifesté le plus bruyamment contre l’homosexualité le faisaient pour masquer leurs propres problèmes dans cette affaire. Eux-mêmes menaient souvent une existence double.

Quand le pape a commencé à parler de la véritable cause de cette situation – l’abus de pouvoir au sein de l’Église, le cléricalisme –, et quand, dans son exhortation Amoris laetitia, il a cherché à réviser la religion des pharisiens chrétiens par une éthique de la miséricorde et de la compréhension à l’égard des personnes en difficulté, en encourageant la confiance dans la voix de la conscience, il a suscité une haine enragée des pharisiens et des scribes de notre époque.

La période pendant laquelle ces blessures cachées ont commencé à se faire jour dans le monde – les dernières années du pontificat de Benoît XVI puis celui de François – est un autre « signe des temps » : elle coïncide avec un réveil des consciences sur la dignité de la femme dans la société et dans l’Église. Si elle l’ignore, l’Église risque de perdre une grande partie des femmes, tout comme elle a perdu son influence sur la classe ouvrière à cause de sa réaction tardive aux problèmes sociaux de la révolution industrielle. Il nous faut faire plus de place à leur charisme dans l’Église.

 

Que faut-il inventer ?

À Pâques, j’ai critiqué la tendance des catholiques à remplacer la célébration eucharistique par la consommation de messes en ligne. La présence réelle du Christ dans l’Eucharistie requiert la présence réelle des fidèles autour de l’autel et la présence réelle des chrétiens dans la société. Cependant, nous ne pouvons pas retourner avec nostalgie dans un monde disparu qui ne reviendra jamais. Je crois qu’une forme de christianisme est en train de mourir. Mais le cœur même du christianisme n’est-il pas le message de la mort qui doit précéder la résurrection ? Or la résurrection n’est pas une réanimation, le retour à un état antérieur. Les Évangiles nous disent que Jésus a été transformé, même ses proches ne pouvaient le reconnaître au premier abord. Il devait prouver son identité par ses blessures. Je crois à la « résurrection » du christianisme à l’avenir – à sa réforme, son approfondissement et sa transformation.

Cela dépendra dans quelle mesure l’Église sera capable de communiquer avec ces chercheurs de sens. La théologie devrait prendre au sérieux l’expérience des gens en marge de l’Église et au-delà de ses frontières visibles. Jésus n’est pas présent uniquement dans notre prédication, nos sacrements, mais il vient à nous, comme il l’a fait pour les disciples d’Emmaüs, en tant qu’étranger. « L’Esprit souffle où il veut. »



 

Au cœur du confinement, alors que les églises étaient vides et les catholiques contraints de suivre la messe devant leur écran, le texte de Tomas Halik publié le 3 avril dernier par le magazine jésuite America a suscité un débat stimulant aux États-Unis et en Europe. En France, il nous est parvenu comme une bouffée d’air frais venue de l’Est. Le sociologue et théologien tchèque Tomas Halik y interprétait les églises fermées comme « un signe des temps » et appelait l’Église à sortir de son confinement spirituel.

Ordonné prêtre clandestinement sous le régime communiste et très actif dans l’Église souterraine, ce professeur de sociologie et philosophie à l’université Charles de Prague, dont il est aussi l’aumônier, a passé sa vie à réfléchir au dialogue avec le monde non croyant et à la manière dont l’Église peut répondre aux attentes spirituelles de notre époque. Une réflexion pleine de souffle qu’il partage à La Croix L’Hebdo en ce week-end de Pentecôte.



 

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2 weeks ago

enfin une manière de voir l'écologie qui réjouit!

« Nous ne voulons plus d’une écologie qui serre la main à tout le monde »

par Désobéissance Ecolo Paris 12 juin 2020

Devant l’ampleur planétaire du désastre, un nouveau mouvement écologiste a émergé au fil des marches pour le climat, des grèves de la jeunesse et des actions de désobéissance. Pour Désobéissance Écolo Paris, collectif à l’origine des grèves scolaires dans la capitale, on a déjà perdu trop de temps à demander aux pyromanes d’éteindre l’incendie. Le collectif publie l’ouvrage collectif Écologie sans transition. Extrait.  https://www.bastamag.net/Livre-Ecologie-sans-transition-Desobeissance-Ecolo-Bonnes-feuilles

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